11.02.2008
Strasbourg l'européenne: Un statut de capitale ne se décrète pas, il se construit
Quel bilan dressez-vous des actions menées ces cinq dernières années pour conforter le rôle européen de Strasbourg ?
Des choses ont été faites, c’est incontestable, au moins sur le plan architectural et celui des transports. Je pense notamment à la Pharmacopée, à l’extension du Conseil de l’Europe, au TGV Est, à la desserte du Parlement par tram. Mais ces «bons points» résultent non seulement d’un travail engagé depuis bien plus qu’un mandat mais, plus inquiétant, ne changent pas grand chose à la donne. Les différents maires, de droite ou de gauche, qui se sont succédés, semblent n’avoir toujours pas intégré une donnée fondamentale : l’institution ne fait pas la ville mais la ville fait l’institution. Prenez Bonn, en Allemagne : qui se souvient encore que cette petite ville administrative fut un temps capitale du pays ? J’entends par là que pour que des institutions vivent, il faut d’abord que la ville elle-même vive. Qu’elle donne envie, qu’elle soit attirante pour le secteur privé. Prenez simplement l’exemple des cabinets conseils, des cabinets de lobbying spécialisés sur les questions (pan)européennes localisés à Strasbourg. Bien sûr, vous me direz que le Parlement ne siège que trois jours et demi par mois mais que faites-vous du Conseil de l’Europe, de la Pharmacopée, de la CEDH, de la Fondation européenne de la science, etc.. ? Un véritable questionnement de fond doit être engagé dans ce domaine. Strasbourg a besoin de bien plus qu’une liaison aérienne ou ferrée pour séduire élus et fonctionnaires (pan)européens : elle a besoin de ce qui permet à ces derniers de travailler au quotidien. Tant que vous n’aurez pas réussi à résoudre cette équation, vous pourrez gesticuler autant que vous le voudrez, vous proclamer meilleur défenseur de Strasbourg l’Européenne, vous le ferez en vain. Strasbourg n’a pas à mendier son statut auprès de Paris ou de Berlin, elle a à le construire. Un statut de capitale ne se décrète pas, il se construit, concrètement.
Quelle est selon vous l’initiative la plus positive, prise ces cinq dernières années, en faveur de Strasbourg l’Européenne ?
Peut-être le Club de Strasbourg, au moins dans sa dimension générale. Je mets en effet un bémol en ce sens qu’il reste à ce jour très opaque et technocratique. Disons qu’il ressemble bien plus à un club de bien-pensants où, contre conseil en démocratie locale et en développement urbain, la municipalité cherche à monnayer quelque soutien politique. Mais bon, on a rapidement vu les limites d’un tel réseau «d’influence» dans la campagne pour le statut de capitale européenne 2013 de la culture. Avec un tel soutien, revendiqué, martelé et vendu à qui le voulait comme essentiel – voire décisif – Strasbourg n’a même pas été retenue dans le dernier carré… Notez qu’il s’agit là du second échec en la matière après le fiasco de l’alliance avec Karlsruhe, quelques années en arrière. Là aussi, peut-être, serait-il bon de se poser quelques questions.
Quelle est selon vous l’initiative la plus négative menée sur le même terrain?
La nomination d’un chargé des affaires européennes dont tout le monde se demande encore ce qu’il a bien pu faire pendant sept ans, ou le silence assourdissant des autorités municipales à l’occasion de certains événements : je pense à l’affaire des caricatures de Mahomet ou à l’incroyable bienveillance dont nous avons fait preuve à l’égard des représentants russes lors de leur prise de présidence au sein du Conseil de l’Europe. Je ne demandais pas une révolution mais, quand bien même cela aurait-il pu bousculer quelques consciences, peut-être n’aurait-il pas été déplacé que le maire d’une ville dite «capitale européenne des droits de l’homme» s’émeuve de deux trois petites choses. L’excuse est en même temps toute trouvée: la Realpolitik que l’on aurait parfois envie de rebaptiser politique du «courage, fuyons». En tant que Strasbourgeois, démocrate, simple citoyen, cette attitude m’attriste.
À votre avis, ces cinq dernières années, le rôle de Strasbourg en Europe s’est-il renforcé? Et pourquoi?
Bien évidemment non. Et ce, pour toutes les raisons précitées. Il ne s’est peut-être pas réduit mais il n’a certainement pas progressé. On en revient là encore à des choses élémentaires. Qu’est-ce être capitale européenne ? Est-ce simplement être là pour accueillir des institutions ou défendre des valeurs, un projet de société, pluriculturel, humaniste, citoyen, ouvert sur le monde ? En fait la seule vocation que semble avoir Strasbourg est celle d’être capitale de quelque chose. Strasbourg est capitale de l’Europe, capitale de Noël, capitale régionale, capitale rhénane et j’en passe. Je n’ai rien contre les médailles mais nous ne sommes pas non plus à l’école de ski où l’on accroche fièrement son ourson, puis son flocon ou sa première étoile sur son anorak. Tous ces titres n’ont pas de sens s’ils ne relèvent que de la politique marketing. Strasbourg capitale européenne pourrait avoir du sens si le discours était, une fois encore, en accord avec les faits. Il est tout de même incroyable que nous soyons siège officiel du Parlement et de la Cour européenne des droits de l’homme et que nos élites locales soient incapables de porter un discours citoyen. Strasbourg accueille par exemple la seule institution européenne élue au suffrage universelle, dit parfois enrager que l’Europe n’aille pas plus vite ou souffre de déficit démocratique : soit, mais alors qu’attendent nos élus pour soutenir les députés européens qui plaident depuis des années pour la mise en place de listes transnationales aux élections européennes ou pour l’organisation de référendums transnationaux sur les grandes questions – comme la Constitution –, réunissant le même jour sur la même question l’ensemble des électeurs de l’Union ? Est-ce si compliqué de ne seulement pas se dire européen mais de l’être aussi dans ses actes ?! Si Strasbourg avait un maire, capable de ne faire que cela, croyez bien qu’elle serait déjà bien différemment perçue en France, en Europe ou ailleurs. Strasbourg a cette chance unique d’être la voix d’une autre Europe, à mille lieues d’une Europe technocratique et marketing. Strasbourg peut être cette Europe, toujours en attente, respectueuse de ses citoyens, constructrice et interactive, pour reprendre une terminologie propre aux blogs, dont le vôtre.
Réponses aux questions de Daniel Riot, ancien directeur de la rédaction de France3 Europe et directeur de publication du blog Relatio
Photo emprunté à GPoint
16:20 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : europe, strasbourg, usd, tenesso


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